Une étude scientifique récente menée par le CNRS met en lumière un phénomène encore largement méconnu : environ un quart des lycéens travaillent pendant leur année scolaire. Ces chiffres, qui ne concernent pas les élèves en alternance ou en apprentissage, soulignent une réalité impressionnante mais souvent ignorée par l’éducation nationale et la société dans son ensemble. Selon cette étude, 25% des lycéens travaillent en soirée ou le week-end durant les périodes de cours, et un tiers d’entre eux ont un emploi tout au long de l’année, y compris pendant les petites vacances hors été. En totalité, plus de la moitié des lycéens, soit 56%, exercent une activité rémunérée durant l’année scolaire, un chiffre qui grimpe même de 5 points dans les lycées professionnels.
Les activités exercées par ces jeunes sont variées : babysitting, restauration rapide, livraison, travaux familiaux dans l’agriculture, le bâtiment ou le tourisme, ainsi que la revente en ligne de produits. La recherche ne distingue pas toujours entre travail formel et informel, et inclut aussi des activités illégales telles que le trafic de stupéfiants ou la prostitution de mineurs, attribuées à une majorité d’élèves ayant débuté dès l’âge de 14 ou 16 ans, souvent avant l’âge légal. Thierry Berthet, chercheur au CNRS et co-auteur de l’étude, explique : « La dimension informelle est très forte parce qu’une majorité d’élèves ont commencé à travailler très tôt, souvent au collège. »
“Au-delà de 12 à 15 heures, le travail devient un facteur de risque de décrochage scolaire, mais chaque situation est différente, et pour certains, c’est plutôt un levier d’autonomie.”
Contrairement aux idées reçues, ce travail n’est pas un phénomène ponctuel ou occasionnel. Parmi ceux qui exercent une activité rémunérée, la moitié travaillent régulièrement, c’est-à-dire au moins une semaine sur deux, et près de la moitié (48%) dépassent les 10 heures hebdomadaires. La fatigue chronique, la surcharge d’emploi du temps – avec en moyenne 28 heures de cours par semaine – peuvent nuire à la réussite scolaire et au bien-être des élèves. Bien que le travail puisse dans certains cas favoriser leur autonomie, il peut aussi entraîner des difficultés pour gérer le temps, réduire leur accès aux loisirs ou aux moments consacrés à la famille. Thierry Berthet précise : « La gestion du temps est un défi majeur pour ces jeunes. »
Il est important de souligner que pour une majorité d’élèves, le travail n’est pas imposé ou subi, mais souvent vécu comme une étape vers leur indépendance : épargner pour le permis, financer un moyen de transport ou préparer leur entrée à l’université. La diversité socio-professionnelle est également remarquable, avec des jeunes de toutes origines sociales concernés. Dans le cadre de cette étude, des entretiens menés auprès de 230 lycéens montrent que leur rapport au travail est souvent doté d’une grande fierté, et leurs parents partagent cette vision, même si une vigilance reste de mise pour que cela n’affecte pas leurs résultats scolaires.
Pourtant, ce phénomène reste encore largement ignoré dans le système éducatif et la société. La surprise quasi générale chez les personnels éducatifs face à ces chiffres témoigne d’un « impensé » qui soulève la question profonde de la reconnaissance de cette réalité et de la manière dont elle doit être accompagnée. Thierry Berthet affirme : « La représentation d’un élève concentré à 100% sur ses études est fausse. Il est crucial de prendre en compte cette réalité pour mieux agir, reconnaître ces compétences et mettre en place une régulation adaptée. »
