“Relire du Google Translate pour un 1/10ème du prix du marché”: ces traducteurs désœuvrés devenus relecteurs robotisés de l’intelligence artificielle

Depuis plusieurs décennies, le métier de traducteur a connu une succession de bouleversements liés à l’avènement des nouvelles technologies. Cependant, l’arrivée de l’intelligence artificielle (IA) semble aujourd’hui porter un coup fatal à cette profession déjà fragilisée. Si autrefois, les traducteurs craignaient l’automatisation de leur travail par des outils comme Google Traduction ou Deepl, ils vivaient aussi une certaine adaptation, souvent à travers des tâches de relecture ou de post-édition. Mais la montée en puissance de l’IA modifie en profondeur la nature même de leur activité.

Selon Nicole*, traductrice depuis 40 ans, le métier s’est transformé en une activité de vérification automatique, où le travail consiste principalement à “repasser derrière la machine” pour relire des textes générés par des algorithmes. La qualité de cette relecture dépend désormais directement de la capacité de l’outil à produire une traduction correcte, ce qui influence également les tarifs pratiqués. La post-édition, par exemple, ne rapporte plus que 2 centimes le mot, contre 14 centimes auparavant, un tarif qui semble difficilement soutenable pour la plupart des professionnels. Lorsqu’elle communique ses tarifs à ses clients, ceux-ci sont souvent stupéfaits, questionnant ce déclin économique brutal.

Les traducteurs vivent une baisse de leur revenu et une perte de sens dans leur activité, face à une compétition déloyale orchestrée par l’IA.

Les contrats directs avec de grandes entreprises tels qu’Air France ont disparu, remplacés par des appels à des agences de traduction qui, elles aussi, tirent vers le bas les prix, proposant souvent 6 centimes par mot. La précarisation s’accroît dans un secteur majoritairement constitué de freelances. Yann Ferguson, sociologue spécialiste de l’IA et de l’emploi, constate une corrélation claire entre l’arrivée de l’IA et la diminution du chiffre d’affaires des traducteurs indépendants. La nouvelle pratique commerciale repose aussi sur la division du texte en segments très courts, où le traducteur n’est rémunéré que si l’IA n’a pas encore traité ces segments, ce qui nécessite une compréhension globale du contexte.

Ce changement profond inquiète les professionnels, qui voient leur expertise désormais valorisée à la baisse. “C’est un appauvrissement intellectuel et financier”, déplore Benjamin Mallais, traducteur en agence. Il craint une dégradation de la qualité des textes, avec un langage de plus en plus standardisé, sans âme. À long terme, la crainte est aussi une perte progressive des compétences, notamment chez les jeunes traducteurs qui ne feraient plus que relire des traductions automatiques, sans pratiquer la traduction active. La profession semble ainsi entrer dans une phase de déclin irréversible, laissant nombre de traducteurs désillusionnés et impuissants face à cette nouvelle ère technologique.

En conclusion, la fin de la traduction artisanale et la standardisation due à l’automatisation semblent désormais inévitables, entraînant une crise identitaire et économique pour ceux qui ont dédié leur vie à la langue. Nicole, elle-même, confie sa désillusion profonde : “Je suis complétement désillusionnée et pessimiste. Aujourd’hui, je ne dirais jamais à quelqu’un de faire une école de traduction.” La profession, autrefois noble, se résout à une réalité impitoyable où l’humain devient simple relecteur après le passage de la machine.

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