Le secteur informatique, longtemps considéré comme un véritable Eldorado, subit de plein fouet l’impact de l’intelligence artificielle (IA). Autrefois perçu comme une technologie révolutionnaire offrant d’innombrables opportunités d’emploi et d’innovation, l’IA commence aujourd’hui à remettre en question la pérennité de certains métiers, en particulier ceux des jeunes diplômés. Selon plusieurs témoignages recueillis, les entreprises privilégient désormais l’expertise expérimentée, car la qualité et la fiabilité du code produit par l’IA laissent encore à désirer.
Pour Alexis, développeur informatique, l’usage intensif de l’IA a profondément transformé ses tâches quotidiennes. « On utilise tout le temps l’intelligence artificielle ; elle complète notre code, suggère la suite, règle les problèmes… » mais cette collaboration n’est pas sans risques. Selon lui, les lignes de code générées par l’IA sont souvent de mauvaise qualité, et leur compréhension devient de plus en plus complexe pour le développeur. « La qualité, c’est quand le code fonctionne dans le temps, qu’on peut le modifier, ajouter des fonctionnalités et qu’il continue à tourner », explique-t-il à BFM Business.
Malgré l’omniprésence de l’IA, l’expertise solide reste indispensable pour éviter que la qualité du code ne se dégrade, alors que les entreprises recrutent moins de jeunes diplômés.
Ce contexte pose un sérieux problème pour l’avenir des jeunes dans le secteur. Pierre Maoui, directeur informatique chez Qwarry, confirme cette tendance: « L’IA peut faire à la place des juniors, mais un junior ne peut pas la corriger. Recruter un jeune devient alors plus une démarche philanthropique qu’une nécessité opérationnelle. » La vitesse d’évolution des outils d’IA aggrave cette situation, obligeant les entreprises à privilégier la séniorité et la maîtrise des technologies déjà éprouvées plutôt que la formation de nouvelles recrues.
De leur côté, les étudiants en informatique sont également inquiets. Alexis, qui enseigne à l’université, raconte : « Au lycée, ils pensent encore que c’est l’Eldorado, mais la réalité du marché est tout autre. Beaucoup ne réalisent pas la difficulté d’obtenir un emploi stable, notamment parce que l’automatisation et l’IA réduisent considérablement les opportunités d’embauche. » En utilisant déjà l’IA dès leur formation, ces jeunes risquent aussi une baisse de maîtrise des fondamentaux, ce qui pourrait compromettre leur employabilité à long terme.
Dans ce contexte, la profession de développeur est profondément bousculée. « Ma hiérarchie part du principe qu’on gagne 20% en productivité grâce à l’IA. Si une tâche me prenait 5 jours, on attend maintenant que je la fasse en 4 jours », témoigne Alexis. Cependant, cette recherche de productivité ne se traduit pas toujours par une amélioration réelle. « Je passe la majorité de mon temps à élaborer la solution plutôt qu’à la coder, en réfléchissant à l’architecture du projet. C’est plus lent mais c’est plus durable », précise-t-il. La pression constante pour délivrer toujours plus vite, sans prendre en compte l’expérience utilisateur, a finalement mené à une certaine frustratio
Malgré les gains potentiels en productivité, nombreux sont ceux qui doutent de la véritable efficacité de l’IA et envisagent une reconversion pour échapper à cette pression continue.
Ce malaise général dans la profession, associé à une hausse des licenciements dans de géants comme Meta, Amazon, Google ou Microsoft, montre que l’arrivée de l’IA n’a pas apporté que des bénéfices. Une étude de l’Insee révèle que, pour la première fois en vingt ans, l’emploi dans le secteur informatique ne suit plus la courbe d’activité, laissant entendre que l’automatisation intensifiée entraîne une suppression massive d’emplois. La baisse de 18% des embauches dans ce domaine, selon l’Apec, confirme cette tendance, renforçant ainsi le sentiment que l’IA, si elle optimise la productivité, met également en danger l’emploi des jeunes et des salariés peu expérimentés.
Face à cette évolution, Pierre Maoui recommande aux futurs développeurs de se spécialiser dans des compétences complémentaires à l’informatique, telles que la compréhension des processus métiers ou la croissance dans des secteurs comme l’automobile. « Connaître la chaîne humaine de production ou comprendre les enjeux des utilisateurs peut faire toute la différence dans votre profil », insiste-t-il. La tension est palpable dans les établissements d’enseignement, où les étudiants ressentent une anxiété croissante face à la transformation rapide du marché. Alexis témoigne : « Les étudiants utilisent déjà l’IA dès leur formation, mais cela risque de faire chuter leur niveau de maîtrise, et beaucoup veulent même se réorienter. » Le secteur de l’informatique, jusque-là considéré comme un eldorado pour la jeunesse, voit donc se dessiner un avenir plus incertain, où la valorisation de l’expérience et des compétences métier devient plus que jamais essentielle.
