À force de déléguer à l’IA, est-on en train de perdre notre jugeote ? 17 DRH de grandes boîtes françaises appellent à renforcer l’esprit critique et les échanges entre salariés

Une réflexion collective menée par 17 directeurs et directrices des ressources humaines de grandes entreprises et institutions françaises met en lumière les enjeux cruciaux liés à l’intégration de l’intelligence artificielle (IA) dans le monde du travail. Dans un manifeste intitulé “Travailler avec l’IA, décider entre humains”, ils adressent un appel à la vigilance, soulignant que cette technologie ne doit pas devenir un simple substitut à l’expertise humaine mais plutôt un outil au service de compétences renforcées.

Les DRH alertent sur un paradoxe essentiel : en confiant trop de tâches à l’IA, les salariés pourraient progressivement perdre la maîtrise de celles-ci, au risque de diluer leur capacité à exercer un jugement autonome. Lorsqu’ils délèguent leur travail à des assistants intelligents, ils risquent non seulement la perte d’expérience mais aussi une diminution de leur finesse décisionnelle, essentielle pour contrôler la qualité et la véracité des résultats produits par la machine. À l’image des pilotes d’avion qui doivent régulièrement reprendre le contrôle pour ne pas perdre la main, ils insistent sur l’importance de maintenir leur expertise et leur sens critique.

Les entreprises doivent cultiver les compétences humaines face à l’automatisation, car l’essentiel réside dans la maîtrise du jugement, non dans la délégation totale à l’IA.

Pour illustrer ce propos, le rapport évoque l’exemple des pilotes d’avion, qui doivent régulièrement reprendre le manche pour conserver leur maîtrise de vol. “L’enjeu n’est pas de tout faire à la main mais de comprendre les critères de la bonne décision”, précise Jean-Baptiste Barféty. La responsabilité qui incombe aux salariés, même lorsqu’ils exploitent l’IA, reste centrale et doit être valorisée, notamment en développant leur esprit critique et leur capacité à vérifier l’exactitude des contenus générés par la machine.

Un défi supplémentaire concerne l’isolement accru des salariés, souvent conséquence de l’usage seul de chatbots ou d’assistants numériques. La substitution de l’interaction humaine par une communication avec une machine peut entraîner une dégradation de la collaboration et de la solidarité au sein des équipes. Pour faire face à cela, les DRH proposent de promouvoir des usages collectifs de l’IA, en impliquant les salariés dans la co-construction d’agents intelligents ou en orientant automatiquement les requêtes vers des experts humains selon la hiérarchie de l’organisation.

Les questions autour de la formation des jeunes générations sont également soulevées. Selon une étude de Stanford, la tendance à automatiser davantage de tâches fait craindre un désengagement des entreprises quant à l’embauche et à la formation des juniors, ce qui pourrait menacer la transmission des compétences à long terme. Face à cette crise potentielle, les entreprises sont encouragées à continuer d’investir dans la formation, à valoriser l’échange et la transmission et à privilégier la pluricompétence pour assurer une relève qualitative et durable.

Enfin, les DRH insistent sur le fait que l’impact de l’IA sur l’emploi est souvent exagéré par la panique collective entretenue par certains discours. La réalité est plus nuancée : l’efficacité accrue ne doit pas conduire à une logique de “toujours plus” de reporting ou de livrables. Au contraire, ils recommandent d’utiliser le temps libéré pour renforcer le lien humain, encourager la réflexion et préserver l’esprit critique. En suivant ce principe, les entreprises pourront non seulement s’adapter aux changements technologiques, mais aussi préserver leur capital humain.

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