Une étude menée par des économistes d’HEC, publiée le 9 mars, met en lumière un lien souvent méconnu entre l’isolement relationnel des salariés et leur orientation politique. Selon Yann Halgan, Antonin Bergeaud et Camille Frouard, cet isolement ne se limite pas à des problématiques de bien-être ou de performance; il constitue aussi un fait politique majeur. L’enquête, réalisée avec l’Institut Bilendi en 2024 et 2025, s’appuie sur un échantillon représentatif de 3.909 travailleurs du secteur privé en France, afin d’explorer comment la solitude en entreprise influence le comportement électoral.
Les auteurs soulignent la coexistence de cinq “France” dans l’espace de travail : un centre épanoui et satisfait, une gauche modérée recherchant l’esprit de collectif, une gauche radicale méfiante de sa direction tout en faisant confiance à ses collègues, une droite radicale “isolée” qui ne fait confiance ni à ses collègues ni à la hiérarchie, mais qui reste fière de son travail, et enfin un tiers de salariés sans affiliation partisane. L’étude révèle que c’est précisément chez les sympathisants du Rassemblement National (RN) que la confiance dans leurs collègues est négative, ce qui n’est pas anodin dans la compréhension de leur vote.
“L’isolement relationnel vécu quotidiennement au travail est un facteur déterminant du vote en faveur de la droite radicale, notamment du RN.”
Si le contexte économique continue de favoriser la tertiarisation et l’externalisation, il semble aussi aggraver la fragmentation sociale au sein des entreprises. Les salariés qui évoluent dans des environnements relationnels pauvres tendent à se tourner vers des partis extrêmes, leur sentiment d’appartenance ou de reconnaissance étant gravement mis à mal. L’étude distingue deux profils chez les votants RN : les “RN heureux”, souvent en TPE, ayant une posture pro-entreprise, et les “RN malheureux”, très isolés, critiques de leur entreprise, et surreprésentés dans les grandes sociétés ou dans le tertiaire.
Ce phénomène ne repose pas uniquement sur un clivage de classe. Même si le vote pour le RN reste majoritaire chez les ouvriers (57%) et les employés (44%), il est également en progression chez les cadres (14%), dépassant désormais d’autres partis comme Renaissance ou LR dans cette catégorie. Pour Yann Algan, ces tendances s’expliquent notamment par l’évolution des structures économiques françaises, où la perte de liens sociaux et l’augmentation de l’isolement jouent un rôle crucial dans la montée des extrêmes.
En définitive, l’étude affiche que “la fracture idéologique ne se résout pas simplement par des différences de classe, mais par la qualité de l’environnement social au sein des entreprises”. Ce constat pose la question de la responsabilité des politiques et des entreprises dans la construction d’un environnement plus inclusif. La montée du vote RN, alimentée par un sentiment d’abandon et de manque de reconnaissance, souligne l’importance de repenser le dialogue social et le bien-être au travail pour éviter que la solitude ne devienne le terreau d’un clivage politique profond.
