Face à la montée en puissance de la compétition entre startups d’intelligence artificielle, les fondateurs et les investisseurs en capital-risque (VC) adoptent des mécanismes de valorisation innovants afin de créer une perception de domination sur le marché. Jusqu’à récemment, les entreprises les plus recherchées parvenaient à lever plusieurs tours de financement rapidement, à des valorisations en constante augmentation. Cependant, cette stratégie, qui forçaient les fondateurs à se concentrer principalement sur la levée de fonds plutôt que sur le développement de leurs produits, commence à évoluer.
Pour contourner ce problème, les lead VCs ont mis en place une nouvelle structure de tarification qui consolidait ce qui aurait été auparavant deux cycles de financement distincts en une seule étape. Un exemple récent de cette approche est la levée de fonds de la startup Aaru lors de son financement de Série A. Selon le Wall Street Journal, Redpoint, le lead investisseur, a investi une part importante de son chèque à une valorisation de 450 millions de dollars, avant d’investir une somme moindre à une valorisation de 1 milliard de dollars, la même que les autres investisseurs qui ont rejoint le tour à ce prix-là. TechCrunch a été le premier à rapporter cette stratégie de valorisation multi-niveaux, qui permet à des startups comme Aaru de se faire passer pour des licornes, c’est-à-dire des entreprises valorisées à plus d’un milliard de dollars, alors qu’une partie significative de leur financement a été réalisée à un prix inférieur.
“Ce procédé est une stratégie remarquable pour impressionner le marché avec une valorisation record, tout en permettant aux investisseurs de réaliser une entrée à un prix plus avantageux.”
Selon plusieurs investisseurs contactés par TechCrunch, il est encore rare jusqu’à présent de voir un deal où un lead investisseur divise son capital entre deux niveaux de valorisation dans une même levée. Wesley Chan, co-fondateur et managing partner chez FPV Ventures, qualifie cette pratique de symptôme d’un comportement spéculatif semblable à une bulle, comparant cette technique à celle des compagnies aériennes qui peuvent pratiquer la tarification différenciée.
Dans la majorité des cas, les fondateurs offrent un prix préférentiel aux VCs de premier rang, car leur implication sert de puissant signal sur le marché, facilitant la recrutement de talents et l’attraction de futurs capitaux. Face à une demande souvent excédentaire, ils ont trouvé la solution d’accueillir ces investisseurs en leur permettant d’entrer dans le tour à un tarif supérieur, créant ainsi une dynamique où ces derniers payent une prime pour sécuriser leur place dans le cap table très convoité.
Une autre startup illustrant cette tactique est Serval, une plateforme d’assistance informatique basée sur l’IA. Alors que Sequoia avait fixé un prix d’entrée minimal à 400 millions de dollars lors de sa première participation, la société annonçait en décembre un financement de Série B valorisant l’entreprise à 1 milliard de dollars après un investissement de 75 millions de dollars. Si cette valorisation « phare » peut attirer des talents et des clients potentiels en renforçant la position perçue de l’entreprise sur le marché, elle comporte aussi des risques importants, notamment celui d’un prochain tour de financement supérieur ou d’une baisse lors d’un down round.
En effet, même si la valorisation à l’affiche peut sembler impressionnante, la valeur réelle blendée de ces entreprises, calculée à partir de la répartition des investissements à différents prix, est souvent inférieure à un milliard de dollars. Si elles ne parviennent pas à augmenter leur valorisation lors de futures levées, elles risquent une baisse drastique qui peut fragiliser leur crédibilité et démoraliser les employés, tout en nuisant à leur réputation auprès des partenaires et des clients.
“Chasser des valorisations extrêmes peut sembler séduisant à court terme, mais comporte des risques considérables qui peuvent faire échouer ces startups sur le long terme.”
Selon Jack Selby, de Thiel Capital, cette stratégie de valorisation extrême s’apparente à un jeu dangereux, rappelant la crise de 2022 où plusieurs entreprises ont vu leur valeur s’effondrer après une période de surévaluation. La tentation de faire illusion avec des chiffres élevés doit être tempérée par une gestion prudente et une vision à long terme pour éviter de tomber dans une chute brutale.
