Les États-Unis et la Chine sont engagés dans une course effrénée pour développer l’intelligence artificielle la plus puissante au monde. La Chine investit massivement dans ses modèles locaux, renforce sa contrôle sur le secteur technologique et regarde avec nervosité le départ de ses meilleurs talents vers des entreprises américaines. Parmi ces sociétés, Manus, une startup chinoise très médiatisée, a récemment opéré un mouvement inattendu en se délocalisant à Singapour et en se vendant à Meta pour 2 milliards de dollars.
Autant l’annonce du rachat par Meta a été une surprise, autant le parcours de Manus l’a été tout autant. La startup s’est fait connaître au printemps dernier grâce à une démo vidéo où ses agents IA géraient tout, de la sélection des candidats à l’organisation de vacances ou à l’analyse de portefeuilles boursiers, en affirmant dépasser OpenAI’s Deep Research. Rapidement, elle a été soutenue par Benchmark, une des principales sociétés de capital-risque de la Silicon Valley, qui a dirigé une levée de 75 millions de dollars à une valorisation de 500 millions. Moralement, cette opération a suscité l’interrogation de nombreux observateurs, notamment le sénateur John Cornyn, qui s’est insurgé sur Twitter contre cette orientation, craignant que l’argent américain ne contribue à renforcer un rival stratégique.
Dans la foulée, Manus a connu une croissance rapide, attirant des millions d’utilisateurs et générant plus de 100 millions de dollars de revenus récurrents par an. Lorsqu’un géant comme Meta s’est intéressé à la jeune société, celui-ci a décidé de tout racheter. La transaction a été un autre coup de théâtre, Mark Zuckerberg considérant Manus comme une pièce maîtresse de sa stratégie axée sur l’IA. Toutefois, derrière cet engouement apparait une volonté claire de Manus de s’affranchir de ses liens avec la Chine : l’entreprise a déplacé ses opérations à Singapour, restructuré sa propriété, puis, avec l’annonce du rachat par Meta, s’est engagée à couper toute relation avec ses investisseurs chinois et à fermer ses activités en Chine.
Ce qui en soi n’est pas une surprise. Manus voulait se faire une place en dehors de la Chine, quitte à vendre une partie de son potentiel à l’étranger, même si cela suscite la colère de Pékin, qui voit dans ces départs une forme de “vente de jeunes cultures”.
Ce contexte s’inscrit dans une politique chinoise rigoureuse contre ce qu’on nomme la “vente de jeunes cultures” — ces jeunes entreprises technologiques qui partent à l’étranger ou se font acheter avant d’avoir atteint leur pleine maturité, emportant avec elles leur propriété intellectuelle et leurs talents. La réaction de Pékin n’est pas nouvelle. L’affaire de Jack Ma en 2020, suite à ses critiques voilées envers les régulateurs chinois, a illustré la volonté du gouvernement de contrôler strictement le secteur technologique. En conséquence, Beijing a démantelé un secteur florissant, effaçant des centaines de milliards de dollars de valeur, tout en imposant des sanctions et des restrictions aux entreprises chinoises de haute technologie.
Ce climat de répression explique la récente convocation des co-fondateurs de Manus, Xiao Hong et Ji Yichao, par la Commission nationale de développement et de réforme de la Chine, selon le Financial Times. Les fondateurs sont priés de rester en Chine, sans accusation officielle pour le moment mais sous surveillance étroite, notamment pour vérifier si l’accord avec Meta viole les règles de Foreign Investment. La tension est palpable : alors que Manus cherche à évoluer en dehors de la tutelle chinoise, Beijing veut garder le contrôle et exige des réponses. La question demeure ouverte : jusqu’où ces entreprises pourront-elles déployer leur stratégie nationale dans la course mondiale à l’IA, sans risquer leur avenir dans le contexte chinois?
