La profession de traducteur, déjà fragilisée par l’avènement d’outils comme Google Traduction et Deepl, subit aujourd’hui un coup de massue avec l’arrivée massive de l’intelligence artificielle (IA). Selon Michaela, traductrice depuis 40 ans, cette technologie a bouleversé la nature même de leur travail, réduisant leur rôle à celui de relecteurs de machines, souvent à des tarifs dérisoires. La post-edition, qui consistait auparavant à améliorer la traduction automatique, est désormais synonyme de travaux à 2 centimes par mot, contre 14 centimes pour une traduction classique.
Face à ces tarifs extrêmement faibles, de nombreux traducteurs ferment leur porte ou voient leur chiffre d’affaires diminuer drastiquement. Michaela témoigne que ses contrats avec de grandes entreprises, comme Air France, ont disparu, remplacés par des agences de traduction qui offrent des tarifs encore plus bas, allant jusqu’à 6 centimes le mot. La précarité du métier, déjà palpable en raison de son statut majoritairement freelance, s’aggrave avec la multiplication des intermédiaires qui tirent vers le bas les rémunérations. La solidarité entre les professionnels semble s’effriter face à la course à la rentabilité imposée par les nouveaux acteurs de l’industrie.
Les traducteurs vivent désormais un changement de métier où leur savoir-faire est réduit à de simples relectures automatiques, en échange de rémunérations qui ne reflètent plus la valeur de leur travail.
Selon Yann Ferguson, sociologue spécialiste de l’IA, cette évolution représente un choc profond : « L’IA ne se limite plus aux métiers des chiffres, elle impacte aussi ceux du langage. » La crainte majeure est celle d’une dégradation de la qualité des textes traduits, avec une langue parfois appauvrie et sans âme. Benjamin Mallais, traducteur en agence, témoigne que de nombreuses entreprises exploitent les traducteurs pour entraîner leurs modèles d’IA, avant de les laisser sur le carreau lorsque ceux-ci deviennent performants. Il évoque aussi un risque à long terme : la perte de compétences, puisque les jeunes traducteurs ne seraient plus qu’à relire, sans exercer leurs talents de traduction eux-mêmes.
“Aujourd’hui, je suis blasé, les gens que je connais dans le secteur sont atterrés, désespérés, beaucoup se disent qu’on va devoir changer de métier, même si quelques-uns survivront.”
Face à cette crise, Michaela exprime un sentiment de désillusion et de pessimisme, ayant presque abandonné l’idée de continuer à faire de la traduction. Elle travaille désormais pour le ministère de la Justice en tant qu’interprète au tribunal, constatant que l’engrenage ne semble pas pouvoir s’arrêter. La profession, confrontée à une transformation radicale, est aujourd’hui à un tournant où l’humain est peu à peu relégué au second plan au profit de la machine, laissant de nombreux traducteurs dans un état de grande incertitude et de profonde colère face à ce qu’ils voient comme une déqualification et une dévalorisation de leur métier.
