France Travail, le nouvel opérateur public en charge de l’emploi en France, expérimente actuellement un partenariat avec le réseau social professionnel LinkedIn, une initiative qui suscite à la fois curiosité et méfiance. Cette collaboration vise à élargir les viviers de candidats pour les entreprises accompagnées par France Travail, notamment en ciblant les profils “Open to Work” présents sur la plateforme. L’objectif est d’améliorer l’efficacité des conseillers dans leur mission d’accompagnement en intégrant des talents issus d’un réseau comptant des centaines de millions d’utilisateurs dans le monde.
Ce projet pilote, mené depuis plusieurs mois dans cinq régions (Hauts-de-France, Normandie, Pays-de-la-Loire, Nouvelle-Aquitaine et Auvergne-Rhône-Alpes), concerne environ 250 conseillers volontaires sur une cible de 500. Grâce à des profils personnels équipés d’une licence dédiée aux recruteurs, ces conseillers ont la possibilité d’accéder à des bases de données de talents en dehors des demandeurs d’emploi inscrits à France Travail. L’expérimentation vise notamment à répondre aux besoins spécifiques de secteurs comme le nucléaire ou le numérique, ainsi que pour déployer des recrutements liés à de grands projets comme l’EPR2 de Penly.
La collaboration avec LinkedIn pourrait transformer le rôle des conseillers, mais suscite aussi de vives inquiétudes quant à la protection des données et à la philosophie même du service public de l’emploi.
Le dirigeant de France Travail, Thibaut Guilluy, a insisté sur le fait que cette démarche s’inscrit dans la vision d’accompagner les Français tout au long de leur vie, au-delà de la seule période de chômage. Cependant, cette initiative soulève des questions sur ses implications sociales et économiques, notamment en ce qui concerne la confidentialité des données personnelles. La mise en place de ce partenariat est encore à ses débuts, et France Travail précise qu’une réflexion approfondie doit s’engager pour décider d’une éventuelle généralisation.
Les syndicats ont rapidement exprimé leur opposition à cette expérimentation, dénonçant une dérive potentielle vers une logique de “chasseurs de têtes”. La Fédération CFDT Protection Sociale Travail-Emploi a rappelé que la mission première de France Travail reste d’aider les demandeurs d’emploi, et non de solliciter ou débaucher des salariés déjà en poste. Certains craignent également que ce partenariat ne serve à masquer des défaillances dans la politique de l’emploi, telles que le manque d’investissement dans les conditions de travail ou la revalorisation des salaires dans les secteurs en tension.
Par ailleurs, les inquiétudes portent aussi sur l’utilisation des données personnelles. LinkedIn a été condamné en octobre 2024 à une amende de 310 millions d’euros pour avoir enfreint le RGPD en matière de publicité ciblée. France Travail a également été condamné en mars 2024 à une amende de 5 millions d’euros par la Cnil, à cause d’une fuite de données affectant plus de 36 millions d’utilisateurs. Les syndicats craignent que l’utilisation de profils personnels par les conseillers ne mène à un harcèlement ou à une confusion entre sphère privée et professionnelle, surtout que le partage de données est limité à quelques éléments comme les noms et prénoms, avec l’accord des intéressés.
Une autre controverse concerne la nomination d’Olivier Sabella, devenu directeur adjoint de France Travail après une longue carrière chez LinkedIn. Cette présence de figures issues du secteur privé dans la gouvernance du service public alimente le débat autour de la transformation de France Travail en un opérateur “aujourd’hui parmi d’autres”. La critique principale porte sur le risque que cette orientation ne dilue l’identité du service public, tout en soulignant que la priorité doit rester l’amélioration des conditions pour les demandeurs d’emploi plutôt que le recrutement facilité pour les entreprises.
